USA : Upset States of America

Né avec une cuiller d'argent dans la bouche, le 4e comte de Sandwich, homme d'État et digne représentant de la célèbre lignée anglaise des Montagu, pouvait se permettre de s'adonner de temps en temps à son vice : les jeux de hasard. Un soir, alors qu'il était pris pour la énième fois par une partie de cartes interminable et qu'il n'allait pas encore trouver le temps de savourer le copieux dîner prévu, il ordonna à son cuisinier de lui couper un petit pain en deux et d'y fourrer rapidement quelques ingrédients savoureux, à manger sur le pouce. Le sandwich était né ! Et aujourd'hui, selon les statistiques, il s'en dévore chaque jour quelque 300 millions d'exemplaires aux États-Unis. Si ces chiffres nous semblent sous-estimés, ils ont au moins le mérite de nous amener là où nous voulions aller : aux États-Unis.

Pour l'heure, les électeurs républicains se sentent pris en sandwich par les deux moitiés d'un petit pain démocrate.  Le cœur de cette immense contrée est en effet comprimé entre sa côte est et sa côte ouest qui ont manifestement d'autres opinions politiques. Cette opposition frontale apparaît encore plus clairement (non sans un puissant effet grossissant) lorsqu'on examine les préférences politiques non pas par État, mais par county (comté)(1). Une carte qui, on s'en doute, met en joie la famille Trump...

Graphique 1 : Résultats électoraux provisoires aux États-Unis par comté.

Résultats électoraux provisoires aux États-Unis par comté.

Bien entendu, cette présentation donne une image totalement faussée de la réalité. Dans une élection, ce n'est pas le nombre d'hectares qui importe, mais la densité de population. Cette illustration n'en alimente pas moins la frustration des électeurs républicains américains, surtout après qu'un reporter de CNN a cru bon d'ironiser en dévoilant cette carte rougeoyante(2) : But nobody lives there…

Un commentaire pour le moins méprisant...

Toujours est-il que les résultats électoraux sont exceptionnels dans une perspective historique. Il faut remonter à 1928 pour voir un candidat remporter les élections sans mettre l'État de Floride à son actif(3). Et depuis JFK, aucun catholique n'avait eu l'honneur de prononcer un discours de victoire présidentielle. (Mais, il y a 60 ans, la question de la religion d'un président avait une tout autre portée que maintenant...). À une exception près, un candidat à la présidence n'avait jamais obtenu autant de voix que Trump...

Le hasard a voulu cependant que cette exception se présente simultanément, ce qui donne encore plus de lustre à la victoire de Biden. La différence en voix à l'avantage de Joe est d'ailleurs entièrement attribuable à la Californie qui, depuis 1994, choisit résolument et massivement le camp des Démocrates. Dans une période précédente, des faiseurs de voix comme Dick Nixon et « Dutch » Reagan remportaient encore des victoires éclatantes dans le Golden State 4), mais la démographie en Californie a évolué depuis lors de manière drastique(5).

Trump peut tout de même prendre exemple sur un de ses prédécesseurs. Lorsque Nixon a été contraint, après le scandale du Watergate, de remettre les clés de la Maison-Blanche, il s'est fendu d'un discours creux pour le conclure, pendant de longues secondes, par un sourire qui en disait long. Laugh and walk away…

L'obstination de Trump à nier sa défaite électorale est cependant compréhensible sur le plan tactique. Les théories complotistes sont bues comme du petit-lait par son électorat. Il faut en tout cas remarquer que son groupe de partisans fidèles s'est encore étoffé avec des gains de suffrages du côté des blancs peu instruits, des latinos et même de la communauté afro-américaine.

La chiche pension(6) octroyée à un ancien président américain ne suffira pas en tout cas à calmer Trump. Il ne le sera peut-être qu'en se voyant promettre, malgré son grand âge, d'être à nouveau le candidat républicain en 2024.(7)

Pour l'heure, ses alliés politiques au Sénat et à la Chambre des représentants suivent leur leader dans cette résistance (pourtant vaine). Avec une certaine distance, tout de même. On ne s'affranchit pas d'un tel faiseur de voix si facilement. Et encore moins lorsqu'ils se rappellent que leur propre succès - avoir réussi (en tout cas pour l'instant) à conserver la majorité au Sénat - est dû au moins en partie à la popularité de Trump. Mais ce soutien s'effritera progressivement. Parce que si le comptage des suffrages est massivement contesté, leur position sera également mise en péril.

L'indécision actuelle dans le camp républicain n'est pas sans rappeler une situation classique dans une course cycliste, qui est elle-même le miroir de la société. Votre leader a réussi une échappée loin devant le peloton, mais vous sentez que vos jambes vous permettraient de le rejoindre. La discipline d'équipe vous interdit cependant de tenter de le rattraper. Vous laissez à vos adversaires tout le travail de poursuite et espérez en même temps que la longue échappée de votre leader épuisera ses forces lentement mais sûrement. Ce qui vous permettra ensuite de prendre le large à votre tour.

Cette période(8) de refus obstiné de Trump à permettre à son successeur de se préparer dans de bonnes conditions pèse-t-elle sur le climat des marchés financiers ? D'un côté, on peut souligner que le nouveau président élu, qui a officié comme vice-président pendant 8 ans sous Obama, n'a nul besoin d'un briefing approfondi pour exercer sa fonction comme il se doit et maîtriser tous les rouages de la Maison-Blanche. Mais, de l'autre, ce blocage ralentit indubitablement le vote du paquet financier comprenant des stimulants fiscaux et économiques.

Après l'enthousiasme saluant la victoire de Biden, les marchés financiers sont revenus rapidement aux réalités actuelles. Il est bien court, le temps des cerises.

Dans les premiers jours suivant les élections, les bourses ont fêté ostensiblement le départ de l'imprévisible Trump, couplée au maintien (du moins pour l'heure) de la majorité des Républicains au Sénat. Cet équilibre des forces est en effet de nature à les rassurer puisqu'il exclut des choix politiques extrêmes, qu'ils soient de gauche ou de droite. Pour autant bien entendu que cette constellation inattendue ne conduise pas à un blocage complet du pouvoir politique, parce que de bonnes décisions sont en effet nécessaires pour relancer la machine économique.

Les marchés financiers ne verraient cependant pas d'un bon œil l'intégration de personnalités doctrinaires comme Bernie Sanders ou Elisabeth Warren au sein de l'administration Biden, parce que cela rendrait très difficile tout compromis avec leurs adversaires politiques.  Les investisseurs commencent toutefois à prendre conscience, non sans inquiétude, que Biden devra payer un prix substantiel à l'aile gauche de son parti pour sa contribution au succès électoral présidentiel.

Pour le président fraîchement élu, il ne sera donc vraiment pas simple de réaliser dans les faits l'appel à l'unité de tous les Américains qu'il a lancé récemment. Il doit non seulement réconcilier l'Amérique profonde avec les deux côtes du pays, mais aussi éviter au sein de son propre parti un schisme entre les courants modérés et gauchistes.

Après un accès d'euphorie, les marchés financiers ont donc adopté rapidement une attitude attentiste, malgré la publication récente de chiffres de l'emploi relativement favorables et d'indicateurs conjoncturels bien orientés.

Le nouveau président passera le test de l'unité, tant au niveau bipartisan que dans son camp, s'il réussit à faire approuver dans un délai raisonnable un plan de soutien économique substantiel.  Ce paquet de mesures devient plus urgent chaque jour qui passe, vu la montée inquiétante des chiffres du coronavirus. Aux États-Unis, le taux de contamination se dirige immanquablement vers de nouveaux sommets.  Si Biden s'oppose lui aussi à décréter un lockdown généralisé, il s'agit de mettre en œuvre le plus vite possible des mesures d'accompagnement suffisantes pour les secteurs et les entreprises qui paient un trop lourd tribut à cette pandémie.

En Europe, la deuxième offensive du virus semble à présent avoir dépassé son point haut. Nous vous l'avions annoncé déjà au cours des semaines précédentes. Le degré d'accélération diminue, et cela à un rythme croissant.

Graphique 2 : Degré d'accélération du nombre d'infections par jour, par million d'habitants. 

Degré d'accélération du nombre d'infections par jour, par million d'habitants.

Mais ce taux d'accélération doit rester négatif durant quelques semaines pour, dans un premier temps, freiner la courbe (toujours) ascendante du nombre de contaminations, et ensuite la faire piquer du nez.  Cette tendance favorable, d'ailleurs déjà en place avant les nouvelles mesures de confinement, peut gagner en puissance si les mesures actuelles sont maintenues encore quelque temps.

Mais les marchés ont surtout applaudi à tout rompre l'annonce de l'efficacité très élevée du vaccin de Pfizer. Un concert d'applaudissements auquel nous nous joignons naturellement de tout cœur. Le monde est cependant encore loin de disposer d'un remède global et probant capable de réduire suffisamment le taux de reproduction du virus, et de le mettre ainsi en mode sommeil. 

Pour paraphraser les paroles célèbres de Neil Armstrong : le vaccin est un grand pas pour l'Homme, mais (jusqu'à présent) un petit pas pour l'humanité.

Cette percée inattendue sur le front des recherches d'un vaccin anti-Covid a enclenché tout de même une rotation sectorielle d'une puissance inédite sur l'ensemble des bourses. Un petit brin d'espoir a suffi ainsi à faire rebondir fortement les actions des banques européennes et de l'industrie des voyages. 

Graphique 3 : Évolution de quelques indices partiels depuis le 01.01.2020. Indice return en euro

Évolution de quelques indices partiels depuis le 01.01.2020. Indice return en euro

Les meilleurs secteurs depuis le début de l'année sont tombés, au cours de la semaine écoulée, tout en bas du classement, avec même une perte de 4,1 % pour l'indice NYSE FANG. À l'inverse, les indices partiels les moins performants depuis le 01.01.2020 ont réalisé des bonds gigantesques. Les maudites valeurs bancaires européennes ont ainsi grimpé de 16,1 %. Mais, entendons-nous bien : Depuis le début de l'année, la différence entre les deux se chiffre encore à 106 %.

À nos yeux, cette rotation sectorielle est tout à fait prématurée. Nous nous en tenons donc pour l'instant à nos accents en technologie, soins de santé, technologie médicale, automatisation et sécurité. Sans toutefois les renforcer encore. Notre l'allocation d'actifs reste en position neutre s'agissant des actions. Si nous restons enthousiastes à propos des perspectives à long terme, nous redoutons en effet à court terme la volatilité relativement élevée des bourses.

Actuellement, les cartes ne sont simples à interpréter ni économiquement, ni politiquement, ni en matière de soins de santé. Démocrates et Républicains ont même engagé une partie de poker sur les mesures de soutien à prendre alors qu'elles devraient être instaurées de toute urgence. Les cartes et le poker nous ramènent à John Mantagu, le 4e comte de Sandwich. Nous allons suivre son bon exemple en engouffrant un casse-croûte digne de son invention, juste avant le début de la nouvelle journée boursière à New York.  

[1] Des entités d'une taille comparable à nos provinces. Pour celles et ceux en quête de questions difficiles pour un quiz en ligne : En Louisiane, cette entité administrative s'appelle un parish et en Alaska un burrough. Personne ne le sait, vous pouvez nous croire. 

[2] Les couleurs politiques respectives des Républicains (rouge) et des Démocrates (bleu) sont d'ailleurs assez récentes dans l'histoire. Et ce ne sont pas les partis concernés qui les ont choisies. D'ailleurs, dans notre souvenir, lors de l'élection de Carter contre Ford, les deux partis affichaient une combinaison de couleurs inverse. Il a fallu attendre les élections de 2000 (Bush contre Gore) pour que les médias s'entendent pour attribuer le rouge aux Républicains. (Tout simplement parce que la couleur et le parti commencent par la même lettre). Et donc, le bleu pour les Démocrates, parce qu'il contraste bien avec le rouge et que c'est l'autre couleur du drapeau américain.  Encore à la recherche de questions de quiz ?

[3] Herbert Hoover

[4] Pour info, Reagan ne doit absolument pas son surnom de « Dutch » à d'éventuelles racines néerlandaises. La mère de Ronny avait l'habitude de couper elle-même les cheveux de son fiston et, histoire de ne pas y passer la journée, utilisait un bol déposé sur le crâne de son rejeton pour faire un sort à tout ce qui dépassait. Une « coupe au bol » comme on appelle cela chez nous. Mais, aux États-Unis, on disait à l'époque une coupe « Dutch ». La réputation d'économes des Néerlandais n'était donc déjà plus à faire outre-Atlantique.  Des informations à retenir uniquement au cas où vous souhaitez organiser un quiz en ligne...

[5] Selon le recensement le plus récent, près de la moitié de la population de Californie appartient désormais à la communauté latino. Ce groupe a voté massivement pour Biden (et pour Clinton et pour Obama). En 1970, 80 % de la population californienne étaient encore d'origine blanche. Mais ce comportement électoral déroge à la règle. Les latinos ont généralement davantage d'affinités pour le parti républicain. En Californie, c'est une bévue politique qui a précipité le groupe (principalement) mexicain dans les bras des Démocrates. En 1994, les Républicains ont soutenu en effet la fameuse Résolution 187 qui privait les immigrants de différentes allocations sociales. George W. Bush a géré la question de manière beaucoup plus habile lorsqu'il était gouverneur du Texas, réussissant ainsi à maintenir le Lone Star State dans le giron des Républicains.

[6] L'octroi de cette pension est relativement récent dans l'histoire. Après le renoncement d'Harry Truman à briguer un second mandat (parce qu'il avait la certitude de ne pas pouvoir battre le héros de guerre Eisenhower), le président sortant en était réduit littéralement à demander l'aumône. Pour éviter cette situation infamante, il fut décidé d'attribuer au président sortant une petite pension.

[7] Il écrirait alors vraiment une page de l'histoire en devenant le premier président en quelque 130 ans à exercer un nouveau mandat après une interruption de quatre ans. Stephen Grover Cleveland l'avait déjà fait en 1893. Encore une info pour les amateurs de quiz...

[8]Du coup, les discussions visant à raccourcir à quelques semaines seulement la période dite de lame duck (transition), qui s'étire actuellement de début novembre à la fin janvier, ont repris de plus belle.