Wish you were here

Au cours des dernières semaines, ce sont surtout les élections américaines qui ont fait la une de l'actualité. Ulcéré de ne plus avoir la faveur de tous les médias planétaires, l'irascible coronavirus s'est donc vengé en multipliant les contaminations et les victimes à un rythme effroyable.

Le champ de bataille électoral aux États-Unis n'a cependant pas encore livré tous ses résultats. Au sommet de l'État, on le doit à l'entêtement du résident actuel de la Maison Blanche. L'intéressé n'arrive manifestement pas à digérer qu'il devra bientôt trouver un toit ailleurs, malgré un record historiquement élevé de voix en sa faveur. Entre-temps, son ressentiment a encore été exacerbé par la découverte de vaccins, annoncés juste après les élections.  Les prévisions de Trump à cet égard, qui étaient jugées invraisemblables par ses adversaires politiques encore peu de temps auparavant, auraient en effet pu faire pencher la balance électorale de son côté.

La période de transition du président sortant au président élu ne se termine qu'à la troisième semaine de janvier : c'est clairement beaucoup trop long.  Avec un tel personnage qui, selon ses dires, sort lésé du scrutin, mais qui reste le maître tout-puissant de la Maison Blanche, on peut craindre plusieurs semaines de secousses sur le front géopolitique. C'est d'ailleurs la crainte d'un geste inconsidéré qui avait amené les collaborateurs de Nixon à mettre hors de sa portée les clés du coffre renfermant les codes nucléaires durant la période d'impeachment à son encontre.

Par ailleurs les résultats des élections ne sont pas encore tout à fait complets, en raison des scrutins qui doivent encore avoir lieu pour le Congrès au mois de janvier : les candidats des deux partis qui en sortiront vainqueurs décideront qui, des démocrates ou républicains, détiendront une courte majorité au Sénat.  

Cette situation politique encore très incertaine empêchera encore pendant plusieurs semaines les deux camps d'atteindre un compromis au sujet du paquet de mesures de relance économique. D'ici au tour final des élections, aucun des deux partis ne voudra en effet prendre le risque que les mérites d'un tel deal reviennent à l'autre camp. Tout l'art politique consistant dans le même temps à éviter de se voir attribuer son échec.

Si les marchés financiers tablent sur la conclusion d'un accord dans un délai raisonnable, la nervosité des investisseurs n'en croît pas moins de jour en jour. Même le toujours sobre Steve Mnuchin[1] en vient à envisager des mesures intermédiaires radicales : mobiliser des moyens financiers inutilisés jusqu'à présent par la banque centrale pour les investir ensuite directement dans l'économie. Pour bien en comprendre la portée, précisons qu'il s'agit d'un montant de pas moins de 580 milliards de dollars que la Fed garde en réserve pour, en cas de besoin, soutenir le marché des obligations à haut rendement et fournir au marché les liquidités nécessaires. Rien que l'idée que tout l'argent nécessaire sera là « au cas où » est déjà de nature à apaiser les marchés obligataires.

Les deux affectations potentielles de ce montant gigantesque ont donc leur utilité, mais que le ministre des Finances engage un conflit ouvert avec sa banque centrale à son sujet a créé la stupéfaction. Mnuchin n'en est pas moins apprécié de Wall Street et s’inquiète naturellement du retard pris dans la mise en œuvre de nouvelles mesures de soutien économique.  Il cherche ainsi à allouer le plus directement et le plus rapidement possible des moyens financiers, déjà approuvés par le Congrès, à la relance de l'économie, avant que la conjoncture ne repique du nez. Une rechute de l'activité n'est en effet pas impensable à présent que plusieurs États importants ont dû passer à un confinement limité selon le modèle européen. Ce mini-lockdown a déjà provoqué une augmentation notable des demandes hebdomadaires d'allocations de chômage, ce qui n'est évidemment pas bon signe sur le plan conjoncturel.

Graphique 1 : Nouvelles demandes d'allocations de chômage aux États-Unis 

Graphique 1 : Nouvelles demandes d'allocations de chômage aux États-Unis

Cette dégradation de la situation contraste vivement avec les excellents résultats des entreprises au troisième trimestre. Ces performances laissaient présager une bonne évolution des bourses d'actions, mais le retard pris à mettre en œuvre des mesures économiques complémentaires a jeté la confusion chez les investisseurs.

En réalité, tout le monde reste persuadé que ce nouveau paquet de relance arrivera un jour ou l'autre. Et peut-être même assez rapidement. Ainsi, le fait que les mesures de soutien ne soient approuvées qu'après l'entrée de Biden à la Maison Blanche et l'installation du nouveau Sénat à la fin janvier n'est plus considéré aujourd'hui que comme le pire des scénarios.

Dès lors, une approbation avant cette date d'un paquet substantiel de stimulants injectera une sacrée dose d'adrénaline dans les marchés financiers qui partiront ainsi en chasse de nouveaux niveaux record.

Et la rotation sectorielle déjà à l'œuvre actuellement gagnera probablement encore en puissance. En termes de performances, certains secteurs restent en effet très à la traîne des valeurs de l'économie et de la technologie numériques. Depuis le début de l'année scolaire, elles tentent cependant de rattraper une partie de leur retard relatif. Ainsi, les petites capitalisations ont affiché récemment de superbes progressions. Et, au sein de ce segment, les entreprises de croissance peuvent d'ailleurs s'enorgueillir d'avoir très bien performé sur l'ensemble de l'année.

Les actions bancaires européennes ont même bondi de pas moins de 15 % depuis le 01.09 (mais restent encore dans le rouge de 27 % depuis le début de l'année). Les constructeurs automobiles européens et leurs sous-traitants ont enregistré des performances relativement bonnes (+21 % depuis le 01.09 et, « à peine », une perte de 1 % depuis le début de l'année).

Sur le plan géographique, nous retrouvons, de manière discrète mais conséquente, l'Inde dans la meilleure moitié à chaque période, mais épinglons le recul progressif de la bourse chinoise (au sens large) dans le classement alors que c'est le géant rouge qui offre aujourd'hui les perspectives les plus tangibles de croissance économique, notamment parce qu'il a réussi à endiguer efficacement les infections virales.  Depuis quelques semaines, nous remarquons également une progression étonnante des actions d'Amérique latine et d'Europe de l'Est. 

Graphique 2 : Évolution de plusieurs indices boursiers mondiaux depuis le 01.01.2020. 

Graphique 2 : Évolution de plusieurs indices boursiers mondiaux depuis le 01.01.2020.

Pour l'heure, nous ne nous intéressons guère à ces mouvements de rattrapage temporaires. Nous préférons nous en tenir résolument à nos accents d'investissement en technologie, soins de santé, sécurité et automatisation, que nous complétons avec des valeurs industrielles de qualité.

L'Europe est entre-temps attaquée sur trois fronts. D'abord en son sein par le coronavirus, ensuite sur son flanc occidental par la menace britannique d'un Brexit sans deal. Et enfin à l'est par l'opportunisme des Hongrois et des Polonais qui cherchent à utiliser la situation économique difficile pour faire avancer leur propre agenda politique (dans leur pays), loin des regards indiscrets de leurs partenaires européens.

Nous tablons tout de même sur un deal de dernière minute sur le Brexit, avec un compromis de l'une ou l'autre forme qui permettra aux deux parties de se déclarer vainqueur du bras de fer aux yeux de leur base arrière. 

Quant à l'offensive côté est, nous avouons ne pas trop la comprendre. On ne frappe pas dans le dos de son propre pays au moment où un ennemi comme le coronavirus exige pour l’anéantir de mobiliser tout l'arsenal financier dont on peut disposer.  Mais, là aussi, une solution est possible, surtout que les partenaires de la Hongrie et la Pologne ne manquent pas de leviers pour les amener à conclure un accord. Et il reste encore suffisamment de temps pour y arriver.

Les nouvelles restrictions de mouvements instaurées récemment en Europe semblent porter leurs fruits. Si malheureusement le nombre de victimes progresse toujours, on peut se réjouir de la poursuite de la baisse du taux d'accélération des infections.  

Graphique 3 : Taux d'accélération des infections virales par semaine et par million d'habitants. 

Graphique 3 : Taux d'accélération des infections virales par semaine et par million d'habitants.

Tant l'accélération effective (qui était très prévisible) que la baisse attendue, nous vous les avions déjà annoncées dans cette chronique il y a plusieurs semaines. Les mesures instaurées entre-temps ont simplement accéléré cette évolution.[2] Les vaccins annoncés créent l'espoir que ce seront les dernières mesures étouffantes sur le plan social et économique. La tolérance sociale à leur égard (surtout chez les jeunes) s'estompe peu à peu, alors que l'impatience grandit. De telles mesures drastiques font en effet payer à la société tout entière un lourd tribut, économique mais aussi et surtout social.  

Un dernier effort durant la période de fin d'année ? La société n'en supportera pas plus. C'est surtout l'isolement social qui commence à peser lourdement chez tout le monde. Cette situation appelle des assouplissements des mesures de confinement.

Wish you were here 

Graphique 4 : Nombre de contaminations par million d’habitants. 

Graphique 4 : Nombre de contaminations par million d’habitants.

[1] Steve Mnuchin est le secrétaire au Trésor et ancien collaborateur de Goldman Sachs, où son père dirigeait le négoce d'actions.

[2] La Belgique a d'ailleurs perdu sa première place au classement. Le maillot arc-en-ciel du nombre de contaminations par million d'habitants colle désormais au dos des Suisses. Il s'agit pourtant d'un pays où les trains arrivent à l'heure.